Atterrissage à Bamako en compagnie de Gérald C, notre reporter du mois. Éducateur au sein de l’association bretonne Extra-Balle, le jeune homme nous invite à un détour par la capitale malienne. Deux fois par an, il se rend sur place pour confier de jeunes mineurs de France à des familles maliennes ou burkinabaises où ils découvrent un autre quotidien. À chaque nouveau voyage, Gérald redécouvre la ville.

  3 h 30. La porte du sas s’entrouvre. Une forte odeur de fumée et de graisse prend la gorge. Bamako nous caresse les pores de la peau de son air acre et chaud en guise de bienvenue. Nos compagnons de transit se pressent aux douanes.
 Les « toubabs » (1) se retrouvent rapidement dépassés par l’agilité des "farafis" (2) pressés de retrouver leur Terre natale. Le visage de « nos » adolescents paraît soudainement se perdre sous une vague d’inquiétudes légitimes mais ne dit mot...
 Moment tant attendu dans un petit maquis (3) proche de l’aéroport : la rencontre avec leur grand frère respectif Malien ou Burkinabé qui les accompagnera individuellement sur cette expérience. Une rencontre rapide mais intense, rafraîchie, outre la boisson sucrée, de joutes verbales subtiles et accueillantes qui annoncent la couleur du pays.
- « Mon nom est Traoré Amadou..., c’est pas la même que les Sidibé ou les Coulibaly. Tu es bien tombé petit frère, Traoré est un homme libre... » Brèves plaisanteries !
Symboliquement, chacun reçoit un nouveau nom africain qui marque un nouveau départ.Nous embarquons dans un sotrama (4), reste d’un véhicule neuf places. Les jeunes semblent retenir leur souffle face à cet univers totalement étranger, aux allures fantasmagoriques. Les avenues d’une partie moderne de la capitale en construction sont à peine éclairées. On devine quelques scènes de la vie nocturne bamakoise embrumée. Ici des regroupements autour du thé à trois temps, là des corps de sans-abri qui sont couchés ou en train de veiller.
Le passage au-dessus du fleuve Niger nous livre un peu de sa fraîcheur...
 Notre embarcation tangue dans les ruelles défoncées des faubourgs, y dépose au passage chaque adolescent accompagné de son grand frère dans les familles respectives. Moment hors du commun pour le jeune toubabou. Ma présence tente d’apporter de sa bienveillance sur cette séparation. Une autre Rupture pour mieux se reconstruire. Épreuve chargée de sens : chaque jeune gagne son nouvel écrin familial, devenu dès cet instant un petit frère malien. Ces adolescents découvriront le pays, ses gens, sa culture. Ils devront s’adapter et trouver des ressources nouvelles en eux. Bamako, malgré ses 11,5 millions d’habitants, garde encore les allures d’un grand village traditionnel. La convivialité, le respect et la courtoisie demeurent des principes de base. Pourtant, rares sont les pays où se côtoient au quotidien autant de populations d’origines, d’ethnies et de cultures différentes. Bamako, que surplombe le palais du président Amadou Toumani Touré, est le reflet d’une histoire riche en rebondissements, empreinte tantôt d’animisme, de la religion musulmane et du colonialisme français qui n’est pas sans avoir laissé ses stigmates.
 Les marchés permanents révèlent, outre cet instinct ancestral profondément marchand, le brassage ethnique d’un pays à l’histoire complexe. Seul le griot, une caste respectée de la société, en est le gardien par transmission orale. Toutes les communautés s’y côtoient. On se bouscule gentiment dans ses appartenances familiales, ethniques sans discrimination.
 Sur ces marchés s’amoncellent quantité de marchandises très colorées venues de toute l’Afrique centrale et de l’ouest mais aussi pour beaucoup, issues de l’importation asiatique. Le commerce des deux roues « made in Taïwan » y est particulièrement fleurissant comme dans de nombreux pays dits en voie de développement. Cette vie marchande laisse imaginer le flux permanent des populations de cette grande mais vulnérable Afrique. Un peu plus loin, les quartiers prennent des allures plus rurales. Des troupeaux de bêtes se mêlent aux habitants. Le dimanche et le vendredi, jours de fête, les carrés (5), noirs de monde, sont les théâtres de célébrations en tout genre. Il est 18 heures et je traîne la savate, un peu égaré, sur l’asphalte encore chaud des assauts du soleil sur une des artères centrales d’Amdalaye, un des quartiers nord. J’écoute les voix de cette capitale du monde à la croissance économique de 5,5 %, respirant les fumées dégagées par ces innombrables voitures poubelles, les « au revoir la France » comme les Africains aiment à les nommer.
S’y amorce une étrange discussion avec cet immense village. « Bamako » signifie en Bambara la Mare aux Caïmans. Si l’on joue le funambule en équilibre sur un bon fil, il semble qu’un oiseau de bon augure soit à nos côtés et que tout semble couler d’une source nourricière et chargée d’abondance.
 Les « fous », les errants, les malades rappellent aussi au badaud qu’il est possible d’être dévoré par la bête urbaine, cette ville devenue mangeuse d’hommes.
 Maintenant que je suis dans le vif, mes appréhensions se sont envolées. Je redécouvre les rues, les avenues, les mêmes restaurants en bordure de goudron et leurs tenancières affairées à des tâches jamais finies. Je recroise les gens, reconnais les lieux. Certains me souhaitent une « bonne arrivée » et m’interrogent sur cette année déjà écoulée...
 Tout semble avoir été laissé d’hier. Quelques changements peut-être ! Certains se sont mariés, d’autres ont quitté le quartier du Badialan 3 pour diverses raisons, pour du travail parfois. D’autres encore ont été « simplement » balayés par une mort qui en dit long sur l’état sanitaire du pays, mais qui renforce la valeur de l’existence.
 Je me charge de ce tumulte dans lequel la vie me semble un fil tendu entre deux lames de rasoir... Et je pense à ces adolescents dont nous sommes les garants. Comment le pays va-t-il les traverser ? De quoi vont-ils s’imprégner ? Comme pour l’éducateur de France qui les accompagne, il s’agit d’une immersion totale au cœur d’une mosaïque de cultures traditionnelles riche d’enseignements sur la Vie. Mais il y a aussi cette confrontation quasi-permanente aux réalités difficiles d’un monde qui impose de découvrir et faire émerger du plus profond de soi des ressources nouvelles créatives et vivantes, défiant le réflexe de la frustration, de l’agressivité et de la déviance. Peut-être puis-je parler alors d’une expérience initiatique ?

 
 
 
 
 

1 Terme d’Afrique de l’Ouest pour désigner l’homme blanc.
2 En Bambara signifie la personne noire.
3 Bars de quartier.
4 Sotrama : Société des transports du Mali
5 Rues perpendiculaires aux avenues principales, souvent non goudronnées. 

Article de Gérald Catteau, éducateur de l’association Extra-Balle (22) 
Bamako (Mali) 

 

 




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 Atterrissage à Bamako en compagnie de Gérald C, notre reporter du mois. Éducateur au sein de l’association bretonne Extra-Balle, le jeune homme nous invite à un détour par la capitale malienne. Deux fois par an, il se rend sur place pour confier de jeunes mineurs de France à des familles maliennes ou burkinabaises où ils découvrent un autre quotidien. À chaque nouveau voyage, Gérald redécouvre la ville.

  3 h 30. La porte du sas s’entrouvre. Une forte odeur de fumée et de graisse prend la gorge. Bamako nous caresse les pores de la peau de son air acre et chaud en guise de bienvenue. Nos compagnons de transit se pressent aux douanes.
 Les « toubabs » (1) se retrouvent rapidement dépassés par l’agilité des "farafis" (2) pressés de retrouver leur Terre natale. Le visage de « nos » adolescents paraît soudainement se perdre sous une vague d’inquiétudes légitimes mais ne dit mot...
 Moment tant attendu dans un petit maquis (3) proche de l’aéroport : la rencontre avec leur grand frère respectif Malien ou Burkinabé qui les accompagnera individuellement sur cette expérience. Une rencontre rapide mais intense, rafraîchie, outre la boisson sucrée, de joutes verbales subtiles et accueillantes qui annoncent la couleur du pays.
- « Mon nom est Traoré Amadou..., c’est pas la même que les Sidibé ou les Coulibaly. Tu es bien tombé petit frère, Traoré est un homme libre... » Brèves plaisanteries !
Symboliquement, chacun reçoit un nouveau nom africain qui marque un nouveau départ.Nous embarquons dans un sotrama (4), reste d’un véhicule neuf places. Les jeunes semblent retenir leur souffle face à cet univers totalement étranger, aux allures fantasmagoriques. Les avenues d’une partie moderne de la capitale en construction sont à peine éclairées. On devine quelques scènes de la vie nocturne bamakoise embrumée. Ici des regroupements autour du thé à trois temps, là des corps de sans-abri qui sont couchés ou en train de veiller.
Le passage au-dessus du fleuve Niger nous livre un peu de sa fraîcheur...
 Notre embarcation tangue dans les ruelles défoncées des faubourgs, y dépose au passage chaque adolescent accompagné de son grand frère dans les familles respectives. Moment hors du commun pour le jeune toubabou. Ma présence tente d’apporter de sa bienveillance sur cette séparation. Une autre Rupture pour mieux se reconstruire. Épreuve chargée de sens : chaque jeune gagne son nouvel écrin familial, devenu dès cet instant un petit frère malien. Ces adolescents découvriront le pays, ses gens, sa culture. Ils devront s’adapter et trouver des ressources nouvelles en eux. Bamako, malgré ses 11,5 millions d’habitants, garde encore les allures d’un grand village traditionnel. La convivialité, le respect et la courtoisie demeurent des principes de base. Pourtant, rares sont les pays où se côtoient au quotidien autant de populations d’origines, d’ethnies et de cultures différentes. Bamako, que surplombe le palais du président Amadou Toumani Touré, est le reflet d’une histoire riche en rebondissements, empreinte tantôt d’animisme, de la religion musulmane et du colonialisme français qui n’est pas sans avoir laissé ses stigmates.
 Les marchés permanents révèlent, outre cet instinct ancestral profondément marchand, le brassage ethnique d’un pays à l’histoire complexe. Seul le griot, une caste respectée de la société, en est le gardien par transmission orale. Toutes les communautés s’y côtoient. On se bouscule gentiment dans ses appartenances familiales, ethniques sans discrimination.
 Sur ces marchés s’amoncellent quantité de marchandises très colorées venues de toute l’Afrique centrale et de l’ouest mais aussi pour beaucoup, issues de l’importation asiatique. Le commerce des deux roues « made in Taïwan » y est particulièrement fleurissant comme dans de nombreux pays dits en voie de développement. Cette vie marchande laisse imaginer le flux permanent des populations de cette grande mais vulnérable Afrique. Un peu plus loin, les quartiers prennent des allures plus rurales. Des troupeaux de bêtes se mêlent aux habitants. Le dimanche et le vendredi, jours de fête, les carrés (5), noirs de monde, sont les théâtres de célébrations en tout genre. Il est 18 heures et je traîne la savate, un peu égaré, sur l’asphalte encore chaud des assauts du soleil sur une des artères centrales d’Amdalaye, un des quartiers nord. J’écoute les voix de cette capitale du monde à la croissance économique de 5,5 %, respirant les fumées dégagées par ces innombrables voitures poubelles, les « au revoir la France » comme les Africains aiment à les nommer.
S’y amorce une étrange discussion avec cet immense village. « Bamako » signifie en Bambara la Mare aux Caïmans. Si l’on joue le funambule en équilibre sur un bon fil, il semble qu’un oiseau de bon augure soit à nos côtés et que tout semble couler d’une source nourricière et chargée d’abondance.
 Les « fous », les errants, les malades rappellent aussi au badaud qu’il est possible d’être dévoré par la bête urbaine, cette ville devenue mangeuse d’hommes.
 Maintenant que je suis dans le vif, mes appréhensions se sont envolées. Je redécouvre les rues, les avenues, les mêmes restaurants en bordure de goudron et leurs tenancières affairées à des tâches jamais finies. Je recroise les gens, reconnais les lieux. Certains me souhaitent une « bonne arrivée » et m’interrogent sur cette année déjà écoulée...
 Tout semble avoir été laissé d’hier. Quelques changements peut-être ! Certains se sont mariés, d’autres ont quitté le quartier du Badialan 3 pour diverses raisons, pour du travail parfois. D’autres encore ont été « simplement » balayés par une mort qui en dit long sur l’état sanitaire du pays, mais qui renforce la valeur de l’existence.
 Je me charge de ce tumulte dans lequel la vie me semble un fil tendu entre deux lames de rasoir... Et je pense à ces adolescents dont nous sommes les garants. Comment le pays va-t-il les traverser ? De quoi vont-ils s’imprégner ? Comme pour l’éducateur de France qui les accompagne, il s’agit d’une immersion totale au cœur d’une mosaïque de cultures traditionnelles riche d’enseignements sur la Vie. Mais il y a aussi cette confrontation quasi-permanente aux réalités difficiles d’un monde qui impose de découvrir et faire émerger du plus profond de soi des ressources nouvelles créatives et vivantes, défiant le réflexe de la frustration, de l’agressivité et de la déviance. Peut-être puis-je parler alors d’une expérience initiatique ?

 
 
 
 
 

1 Terme d’Afrique de l’Ouest pour désigner l’homme blanc.
2 En Bambara signifie la personne noire.
3 Bars de quartier.
4 Sotrama : Société des transports du Mali
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