Je me plais parfois à imaginer, chers et indestructibles lecteurs de l’oeuvre bouffonesque, que tout comme moi, il vous arrive de temps à autres d’aller musarder de ci de là, tout de guingois et la pâquerette au coin des lèvres. Performance certes difficile à réaliser en ville, je parle de la pâquerette aux lèvres évidemment, mais cependant tout à fait concevable.

Eh oui que voulez-vous, bien souvent mon allègre foulée me pousse à partir à la recherche du temps perdu, autrement dit à la recherche de ces petits métiers d’antan qui faisaient le quotidien et le bonheur de nos aïeux. Là encore, performance difficile à réaliser en ville, du moins pour certains de ces métiers.

Pas évident en effet de trouver un rémouleur ou un allumeur de réverbère avenue du 6 juin, je crois d’ailleurs savoir qu’il en est de même rue St Jean. Seule peut-être la rue Froide, et encore, à vérifier. Mais malgré tout, et c’est bien là une indéniable preuve de la sagesse humaine, la ville a su garder, et quasiment dans leur forme originelle, bon nombre de ces petits jobs si pittoresques à nos yeux d’éternels enfants. Ainsi par exemple, l’éternel (grand) enfant que je suis sait reconnaître avec une étonnante célérité la professionnelle du plus vieux métier du monde, démarche élégante, vêtements discrets et de qualité, plus la légère touche de maquillage qui fait toute la différence. Oh, je vous imagine sans peine, l’oeil égrillard à la lecture de ces quelques mots, et vous disant "mais quel obsédé ce Casa". Et bien pas du tout, vous faites fausse route...quoiqu’à bien y réfléchir.

Bref, de toutes façons l’oeil aguerri du passant un tant soit peu observateur n’éprouvera aucune difficulté à attribuer dès la première seconde et sans le moindre risque d’erreur, un métier à tout bipède croisant son chemin. Ainsi vous reconnaitrez aisément le boucher, non pas aux cornes qu’il arbore fièrement, mais bien entendu à son magnifique tablier blanc maculé d’un seyant rouge vif. Facile, d’accord, mais ce n’est qu’un début. Plus ardu, le prof. A quoi donc, bougre de bougre, peut on bien reconnaître un prof ? Simple. La serviette du prof (il l’a toujours avec lui) est systématiquement en vieux cuir, voire très vieux pour le prof de fac. Le cartable neuf, rutilant et ciré, étant quant à lui réservé aux agents immobiliers. En ce qui concerne le summum du mauvais goût, ou plus prosaïquement de l’horrible, à savoir le porte-documents réalisé en plastique thermoformé, là aucun doute possible, il est inévitablement dévolu au vrp, d’ailleurs sa voiture est en règle générale elle aussi de plastique thermoformé. Je me demande même si parfois ses pompes...oui, bon, ne soyons pas médisant, que diable.

Mais bien sûr j’ai gardé le meilleur pour la fin : l’avocat. Ah l’avocat, une pure merveille de discrétion tapageuse. Un terrible complexe taraude l’avocat, on ne le reconnait pas dans la rue. Dramatique. Le quidam le prend pour un simple justiciable. Et pire, il en est persuadé, certains individus particulièrement soupçonneux n’hésitent pas à le considérer, lui l’homme de robe, comme un éventuel gibier de potence. Intolérable. Mais étant d’une nature particulièrement subtile, il a très rapidement déniché la parade. Simple d’ailleurs, comme toute idée de génie. Suivez le guide et découvrez ce qu’est le grand art. J’ai failli mettre une majuscule à art, c’est vous dire. Un petit préambule tout de même : Mes pas m’entrainent souvent aux alentours du palais de justice, mais j’ai une excuse Mr le commissaire, j’habite à proximité.Donc n’allez voir aucune forme de morbidité ou de : "Mais qu’est-ce qu’il peut-être moche cet édifice", dans mes divagations pédestres. Me trouvant donc assez régulièrement aux alentours de ce superbe vaisseau, il m’arrive tout naturellement d’en croiser une partie de l’équipage, la plus importante bien sûr, les avocats, qui comme je vous le narrais un peu plus haut (quel style) détestent passer inaperçus. Or, qu’est-ce qui distingue un avocat d’un non avocat ? La robe bien sûr, mais surtout un tout petit détail, essentiel cependant, la large bande de fourrure blanche au bas de la manche. Et ainsi lorsqu’il se déplace dans la rue, allant vers le palais de justice, ou en sortant, l’homme de loi n’a qu’un simple geste à effectuer, jeter négligemment sa robe sur son avant-bras, tout en prenant bien soin de laisser pendouiller la manche et son voyant ornement.

Et voilà, le tour est joué.

Simple, vous disais-je. Il est rigoureusement impossible de ne pas voir cet anneau laiteux enserrant un long tube noir. Et suprême avantage, il est visible de face de dos et de profil. De plus, si par quelque malheureux coup du sort, vous n’avez pas vu la chose, l’avocat s’arrange pour vous croiser "côté manche". Et là franchement, si vous passez encore à côté c’est que vous y mettez une évidente mauvaise volonté. Et cette irrépressible besoin de se montrer ne le quitte jamais. Jusque dans l’enceinte du palais il s’interdit de n’être qu’une ombre. Ainsi même s’il ne plaide qu’une banale affaire de vol à la tire dans la journée, l’avocat ne se sépare jamais d’un substantiel volume de dossiers. Ca impressionne...sauf hélas le procureur, qui en a vu d’autres, et l’avocat de la partie adverse, qui, s’il le peut, se débrouille pour exhiber un dossier plus volumineux encore. D’ailleurs l’avocat est en constante plaidoirie. Il peut par exemple au restaurant (je l’ai vu) demander au patron la clémence, ou alors une peine de principe, pour le serveur qui aura malencontreusement renversé un peu de sauce sur sa serviette. Serviette bien entendu "négligemment" placée en bout de table et bien isolée, s’agit qu’on la voit. Bien sûr il aurait pu l’installer sur l’une des trois chaises restées libres à sa table (l’avocat mange souvent seul, allez donc savoir pourquoi), seulement dans ce cas sa splendide anatomie n’aurait été pleinement appréciée que par le fox-terrier de la maison, qui lui a les yeux au niveau de la chaise, et c’eût été dommage. D’autant plus dommage que le fox-terrier, et l’ensemble de la gente canine d’ailleurs, ne semble guère être sensible aux effets de manche. Notons tout de même que la situation de l’avocat est nettement moins dramatique que celle de Zorro, personnage mondialement connu, mais dont personne n’a jamais vu le visage. Quelle frustration.
Au fait, et pour terminer, savez-vous à quoi on reconnait un chroniqueur ? Tout simplement à l’irrésistible propension qu’il a à considérer que c’est lui et lui seul qui est à l’origine de la chronique, ses prédécesseurs n’ayant fait qu’entrouvrir la voie, et encore, rarement avec bonheur.




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Je me plais parfois à imaginer, chers et indestructibles lecteurs de l’oeuvre bouffonesque, que tout comme moi, il vous arrive de temps à autres d’aller musarder de ci de là, tout de guingois et la pâquerette au coin des lèvres. Performance certes difficile à réaliser en ville, je parle de la pâquerette aux lèvres évidemment, mais cependant tout à fait concevable.

Eh oui que voulez-vous, bien souvent mon allègre foulée me pousse à partir à la recherche du temps perdu, autrement dit à la recherche de ces petits métiers d’antan qui faisaient le quotidien et le bonheur de nos aïeux. Là encore, performance difficile à réaliser en ville, du moins pour certains de ces métiers.

Pas évident en effet de trouver un rémouleur ou un allumeur de réverbère avenue du 6 juin, je crois d’ailleurs savoir qu’il en est de même rue St Jean. Seule peut-être la rue Froide, et encore, à vérifier. Mais malgré tout, et c’est bien là une indéniable preuve de la sagesse humaine, la ville a su garder, et quasiment dans leur forme originelle, bon nombre de ces petits jobs si pittoresques à nos yeux d’éternels enfants. Ainsi par exemple, l’éternel (grand) enfant que je suis sait reconnaître avec une étonnante célérité la professionnelle du plus vieux métier du monde, démarche élégante, vêtements discrets et de qualité, plus la légère touche de maquillage qui fait toute la différence. Oh, je vous imagine sans peine, l’oeil égrillard à la lecture de ces quelques mots, et vous disant "mais quel obsédé ce Casa". Et bien pas du tout, vous faites fausse route...quoiqu’à bien y réfléchir.

Bref, de toutes façons l’oeil aguerri du passant un tant soit peu observateur n’éprouvera aucune difficulté à attribuer dès la première seconde et sans le moindre risque d’erreur, un métier à tout bipède croisant son chemin. Ainsi vous reconnaitrez aisément le boucher, non pas aux cornes qu’il arbore fièrement, mais bien entendu à son magnifique tablier blanc maculé d’un seyant rouge vif. Facile, d’accord, mais ce n’est qu’un début. Plus ardu, le prof. A quoi donc, bougre de bougre, peut on bien reconnaître un prof ? Simple. La serviette du prof (il l’a toujours avec lui) est systématiquement en vieux cuir, voire très vieux pour le prof de fac. Le cartable neuf, rutilant et ciré, étant quant à lui réservé aux agents immobiliers. En ce qui concerne le summum du mauvais goût, ou plus prosaïquement de l’horrible, à savoir le porte-documents réalisé en plastique thermoformé, là aucun doute possible, il est inévitablement dévolu au vrp, d’ailleurs sa voiture est en règle générale elle aussi de plastique thermoformé. Je me demande même si parfois ses pompes...oui, bon, ne soyons pas médisant, que diable.

Mais bien sûr j’ai gardé le meilleur pour la fin : l’avocat. Ah l’avocat, une pure merveille de discrétion tapageuse. Un terrible complexe taraude l’avocat, on ne le reconnait pas dans la rue. Dramatique. Le quidam le prend pour un simple justiciable. Et pire, il en est persuadé, certains individus particulièrement soupçonneux n’hésitent pas à le considérer, lui l’homme de robe, comme un éventuel gibier de potence. Intolérable. Mais étant d’une nature particulièrement subtile, il a très rapidement déniché la parade. Simple d’ailleurs, comme toute idée de génie. Suivez le guide et découvrez ce qu’est le grand art. J’ai failli mettre une majuscule à art, c’est vous dire. Un petit préambule tout de même : Mes pas m’entrainent souvent aux alentours du palais de justice, mais j’ai une excuse Mr le commissaire, j’habite à proximité.Donc n’allez voir aucune forme de morbidité ou de : "Mais qu’est-ce qu’il peut-être moche cet édifice", dans mes divagations pédestres. Me trouvant donc assez régulièrement aux alentours de ce superbe vaisseau, il m’arrive tout naturellement d’en croiser une partie de l’équipage, la plus importante bien sûr, les avocats, qui comme je vous le narrais un peu plus haut (quel style) détestent passer inaperçus. Or, qu’est-ce qui distingue un avocat d’un non avocat ? La robe bien sûr, mais surtout un tout petit détail, essentiel cependant, la large bande de fourrure blanche au bas de la manche. Et ainsi lorsqu’il se déplace dans la rue, allant vers le palais de justice, ou en sortant, l’homme de loi n’a qu’un simple geste à effectuer, jeter négligemment sa robe sur son avant-bras, tout en prenant bien soin de laisser pendouiller la manche et son voyant ornement.

Et voilà, le tour est joué.

Simple, vous disais-je. Il est rigoureusement impossible de ne pas voir cet anneau laiteux enserrant un long tube noir. Et suprême avantage, il est visible de face de dos et de profil. De plus, si par quelque malheureux coup du sort, vous n’avez pas vu la chose, l’avocat s’arrange pour vous croiser "côté manche". Et là franchement, si vous passez encore à côté c’est que vous y mettez une évidente mauvaise volonté. Et cette irrépressible besoin de se montrer ne le quitte jamais. Jusque dans l’enceinte du palais il s’interdit de n’être qu’une ombre. Ainsi même s’il ne plaide qu’une banale affaire de vol à la tire dans la journée, l’avocat ne se sépare jamais d’un substantiel volume de dossiers. Ca impressionne...sauf hélas le procureur, qui en a vu d’autres, et l’avocat de la partie adverse, qui, s’il le peut, se débrouille pour exhiber un dossier plus volumineux encore. D’ailleurs l’avocat est en constante plaidoirie. Il peut par exemple au restaurant (je l’ai vu) demander au patron la clémence, ou alors une peine de principe, pour le serveur qui aura malencontreusement renversé un peu de sauce sur sa serviette. Serviette bien entendu "négligemment" placée en bout de table et bien isolée, s’agit qu’on la voit. Bien sûr il aurait pu l’installer sur l’une des trois chaises restées libres à sa table (l’avocat mange souvent seul, allez donc savoir pourquoi), seulement dans ce cas sa splendide anatomie n’aurait été pleinement appréciée que par le fox-terrier de la maison, qui lui a les yeux au niveau de la chaise, et c’eût été dommage. D’autant plus dommage que le fox-terrier, et l’ensemble de la gente canine d’ailleurs, ne semble guère être sensible aux effets de manche. Notons tout de même que la situation de l’avocat est nettement moins dramatique que celle de Zorro, personnage mondialement connu, mais dont personne n’a jamais vu le visage. Quelle frustration.
Au fait, et pour terminer, savez-vous à quoi on reconnait un chroniqueur ? Tout simplement à l’irrésistible propension qu’il a à considérer que c’est lui et lui seul qui est à l’origine de la chronique, ses prédécesseurs n’ayant fait qu’entrouvrir la voie, et encore, rarement avec bonheur.



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